Mascaret
Place : Sur une roche, sur la rive, parc Riverside, Siknikt Date : 2026-10-30, 11h22 HAA Conditions : 15 °C, ensoleillé, marée descendante. Une brise légère, des chants d’oiseaux, et mon corps, toujours sur la défensive.
En voiture de l’aéroport il y a quelques jours, on est passés devant le panneau sur la rue Main qui annonce les heures du mascaret : un seul pour la journée. J’ignorais que c’était possible, mais ça fait du sens quand t’y penses : il glisse parfois par-dessus la ligne du jour, alors certains jours en ont deux, d’autres un seul. On est arrivés à l’hôtel environ 45 minutes avant le mascaret. Naturellement, j’ai déposé ma valise et je me suis installé sur une roche, au bord de la rive. Aujourd’hui, j’y suis de retour.
C’est à couper le souffle, et je le dis sans aucune ironie. La zone littorale se vide peu à peu, l’eau rétrécissant vers sa source comme un enfant qui court après sa mère. Siknikt, en mi’kmaw, veut dire « lieu d’écoulement ». Beaubassin, en français, nomme (évidemment) un beau bassin. Deux noms pour la même région, depuis des ontologies différentes. Sous les deux, la même eau se retire, chargée de minéraux.
Cette place a une texture que je n’arrive pas encore à mettre en mots. Working-class, des peuples distincts—Autochtones, Acadien·nes, francophones, anglophones—qui se mêlent comme ces eaux, des destins entrelacés même à travers les distances. Mais cet écosystème complexe, équilibré tant bien que mal, est compliqué davantage par des regards venus de l’extérieur de l’Acadie.
Les vents font tomber quelques feuilles de plus à chaque passage, s’ajoutant aux sons des coureurs en spandex et aux regards évaluateurs des passants, dont la majorité se taisent en m’approchant, un silence que je perçois sans même lever la tête de mon cahier. Les marées, elles, continuent de rétrécir.
Je suis ici pour présenter ma recherche au tout premier Sommet en santé 2SLGBTQIA+ au Nouveau-Brunswick. Un honneur, pour de vrai. Deux des organisateur·ices m’ont vu au Sommet du Centre de recherche communautaire en 2025 et m’ont approché après. Franco-Ontarien moi-même, je suis toujours réceptif à ce genre d’initiatives venant d’autres communautés francophones en contexte minoritaire.
Ça fait quelques minutes que je suis assis ici, à tenter, largement en vain, de régler mon système nerveux. J’ai marché jusqu’ici depuis le pavillon Léopold-Taillon, sur le campus de l’Université de Moncton, parce que mon corps avait besoin de mouvement. Arrivé pour le déjeuner à 08h00, j’ai eu des discussions fascinantes avec les autres conférencier·ères, des sujets stimulants qui donnaient espoir. Espoir qu’on allait pouvoir créer ensemble. Et je le crois toujours : une de mes interlocutrices mi’kmaw était vraiment sur la même longueur d’onde que moi, ce qui confirme que je me dirige dans la bonne direction.
Et puis, l’incident. Je vous épargne les détails, parce que ce n’était la faute de personne en particulier : un manque structurel de considération, une somme de micro-agressions. Ce que je partage, par contre, c’est ce que mon corps a fait.
Je sors de la salle Richelieu en plein milieu du panel, sans sac à dos, sans manteau, et la première réaction de mon corps est de fuir. Dans le couloir, je croise une personne du CA d’Alter Acadie derrière la merch table, et tout ce que je retenais déborde sur elle, ma voix partant avant même que j’aie choisi mes mots. Je commence à bégayer quelque chose de quasi-cohérent dont je ne me rappelle même plus, mais c’est pas grave. No matter how much j’aurais voulu m’expliquer, cette rage, cette réponse impuissante et viscérale, me précède. Je décide de laisser mon absence parler et de quitter les lieux.
Je traverse la cafétéria. Elle s’appelle Le Mascaret. Bien sûr.
Une porte. Un petit couloir. Encore des portes, et la salle sensorielle, quelques portes plus loin. Je prends un moment d’étale, lumières fermées. C’est juste une salle de réunion, en fait, table pis toute. Il n’y a personne. Je m’assois aussi loin que possible de la porte. Un instant d’enfance. La tête dans les bras, j’essaie de pleurer. Mais rien ne sort. Colère, frustration, impuissance, et cette indignation que me prêtent les ancêtres face à l’injustice. C’est à moi de le porter, encore, un manque de considération qui s’infiltre sous la peau, glissant vers les épaules et s’installant avec toutes les autres micro-agressions qui me rappellent ma place dans la hiérarchie. Un commentaire de trop et le corps s’active tout seul. L’injustice, pérennisée dans la mémoire, dans la chair, est désormais indissociable de toutes les belles conversations, de toutes les réponses positives et reconnaissances de la valeur de mon travail. Une tension s’installe dans ma mâchoire, alors j’expire profondément et je me lève.
Je me retire par le même chenal : le couloir, Le Mascaret, la merch table, jusqu’à la salle Richelieu pour récupérer mes affaires. Puis une troisième fois, jusqu’à la sortie du pavillon.
Une fois dehors, je suis les trottoirs de ce campus peu familier vers l’entrée principale. Je prends un selfie avec l’enseigne, juste pour le geste, avant de traverser le pont qui relie le campus à la ville. Il y a de la construction sur mon chemin, que mon esprit de Montréalais navigue sans peine. Je continue, un petit hochement de tête aux deux étudiants noirs qui se dirigent vers le campus, avant de retourner aux sons dans mes écouteurs. Un arrêt au Brix Café pour utiliser un coupon pour une boisson gratuite—un latte à l’avoine dans mon cas—offert avec un service à la clientèle exécrable. Un petit moment de confusion devant le café, puis mon téléphone me guide sur Lutz, en croisant le chemin de fer, jusqu’au parc et à la rive. Il reste encore plus d’une heure avant le mascaret, et l’eau descend toujours. Mais je ne suis pas pressé. Je reste, le cahier ouvert, face à l’eau qui se retire, et j’attends qu’elle change de sens.