Flâner

Place : Assis sur une roche à côté de l'eau, Parc de l'Esplanade de la Pointe-Nord, Tiohtià:ke Date : 2026-09-28, 09:34 HAE Conditions : 13°C (mais on dirait plus froid avec le vent venant du nord-est), ciel couvert et une bruine légère.

Je barre la porte derrière moi vers neuf heures et le corridor beigeasse s'étire devant moi. Je fixe le tapis bleu marin, mon café encore chaud dans la main droite. Un mélange éthiopien d'un torréfacteur local, pas le plus frais, mais c'est de ma faute, ça. Je l'ai acheté il y a plusieurs semaines, et voilà, il m'en reste un tiers de sac ce lundi matin gris. Je sais pas pourquoi j'ai choisi ce jour-là pour aller flâner avec un café... Où est-ce que je vais m'installer pour lire, pour travailler?

Pourtant, les cafés, c'est mon terrain. J'ai fait la majorité de mon bac assis à la grande table de l'ancien Starbucks sur Sainte-Catherine et de la Visitation, où ma carte en or me valait des recharges gratuites et m'a appris à boire mon café noir. À Angus, c’étaient les cafés du secteur, le Sharpe surligné devant les grandes fenêtres qui donnent sur le parc Jean-Duceppe. Je draguais les serveurs des fois, juste pour le geste. Ça rapportait, ici et là: un sourire coquin, un numéro griffonné sur un bout de papier, glissé près des toilettes.

Pas ce matin, en tout cas. Avec un petit salut au portier, je pousse la porte, un soupir m'échappe, et je suis frappé par le vent. J'oublie toujours qu'à Montréal, il y a beaucoup d'endroits qui sont fermés les lundis. Bon. Moi et mon café filons vers les portes grises de la Place-des-Arts, en pleine revitalisation, des barrières et des panneaux colorés essayant, naïvement, de cacher l'ampleur du désordre. L'entrée est à moitié éventrée, tout comme le MAC voisin, tout comme l'Édifice des théâtres. La ville se réécrit sans cesse, un brouillon que je relis de temps à autre pour me souvenir de ses origines et de la façon dont j'ai grandi avec elle.

Le vent et mon café brouillent mon parcours traditionnel vers la rive. Il me faut une autre direction. Je prends le métro, direction Angrignon, jusqu'à McGill avant de transférer au REM. La voix de Caroline Dhavernas réverbère dans le plastique des murs et des sièges du train : « Direction A1: Brossard », et je m'installe avec mon livre du moment, un recueil de poésie de Mosab Abu Toha. Une vue imprenable de la ville déferle devant les fenêtres, mais je suis ailleurs, tremblant à ses côtés dans un camp de réfugiés à Jabalia, en plein génocide. Le son du train et le son des drones résonnent tous les deux dans ma tête, et je ne sais plus lequel appartient à qui. Je débarque à la station Île-des-Sœurs : « Les portes s'ouvriront sur le côté… droit. » Merci, Caro.

Je flâne sur les trottoirs sous le pont Samuel-de-Champlain, vers le parc de L'Esplanade de la Pointe-Nord. La bruine a commencé sans que je m'en rende compte. Je remonte mon capuchon. Le tissu humide se colle à ma nuque, et ça revient, presque un réflexe : Michael Brown, le hoodie comme preuve, comme sentence. Je me concentre sur ma respiration. Je garde mon capuchon. Je continue à marcher.

Une pancarte à l'entrée du parc m'explique que « cet endroit est une esplanade (une plaine) située sur la pointe nord de l'Île des Sœurs. » En tout cas, ce que le nom perd en créativité, il le gagne en clarté, hein? Je ris un peu et je me dirige, comme toujours, vers l'eau. J'y passe un bon moment, accoté sur une roche au bord du fleuve, profitant enfin de mon café et d'un moment de solitude parmi le chaos.

Mes épaules restent hautes, mon pas veut toujours arriver quelque part. Freiner mon élan demande un effort considérable. De ne pas avoir besoin de fuir, au fond. Alors je flâne: je gribouille mon numéro sur des bouts de factures pour qu'on me retienne, et je m'accroche aux accrocs d'un tissu urbain qui ne sait toujours pas m'intégrer. Pas plus que je ne sais démêler, encore, le bruit d'un train de celui d'un drone, quelque part, sous le vent.

Vue sur le fleuve Saint-Laurent depuis la rive, avec le pont Samuel-de-Champlain à l'arrière-plan sous un ciel couvert.